Remarques de Son Excellence M. Kofi Annan
Lancement de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) à la session du Forum économique mondial « Investir dans la croissance : une révolution verte en Afrique ».
Le Cap, Afrique du Sud
14 juillet 2007
Merci Klaus pour cette chaleureuse introduction.
Je suis très heureux d’être ici au Cap parmi tant d’amis et de collègues.
Excellences,
Mesdames et Messieurs
Il y a trois ans, en ma qualité de secrétaire général des Nations unies, j’ai pris la parole lors du séminaire sur la révolution verte en Afrique, réunissant à Addis Abeba les dirigeants africains qui se sont engagés à atteindre un objectif qui nous échappe depuis trop longtemps : affranchir des millions d’êtres, nos enfants, nos parents, nos sœurs et nos frères, de la pauvreté et de la faim pour leur permettre de vivre dans un monde qui leur offre opportunités et espoir.
J’ai aujourd’hui cet extrême honneur d’accepter la présidence de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique. J’en ressens tout le poids et suis néanmoins plein d’enthousiasme.
J’œuvrerai à vos côtés, vous nos paysans, nos chercheurs, nos entrepreneurs, et nos élus. C’est avec gratitude envers la Fondation Rockefeller, la Fondation Bill & Melinda Gates et tous ceux qui ont soutenu notre campagne africaine que j’accepte de relever ce défi.
Je l’accepte car, pour moi, rien n’est plus important. Nous devons nous attaquer au cœur même de la pauvreté. Pour l’Afrique, cela signifie permettre aux petits exploitants de cultiver et de vendre des denrées alimentaires africaines. Notre objectif est d’augmenter fortement la productivité, la sécurité alimentaire, les revenus et les moyens de subsistance des petits exploitants, dont un grand nombre sont des femmes.
Nous aspirons tous à trouver des solutions pratiques au principal problème à l’origine de la pauvreté sur notre continent : un secteur agricole qui dépérissait, mais qui est maintenant prêt à se montrer plus productif et plus dynamique. Nous savons que la voie vers la prospérité en Afrique commence dans les champs des paysans qui, contrairement à la majorité des exploitants ailleurs dans le monde, ne produisent pas suffisamment pour nourrir nos familles, nos communautés ou les populations de nos villes africaines en expansion.
Ce sont des faits avérés de longue date. L’Afrique subsaharienne est la seule région du monde où la production alimentaire par habitant est en baisse constante. Un tiers de la population du continent, souffre chroniquement de malnutrition. La majorité de nos paysans n’ont pas accès à des variétés de culture à haut rendement, à des ressources en eau adéquates, et aux nutriments du sol. Nos sols sont les plus appauvris au monde. Les bonnes routes sont rares. Les universités, sources de recherche et réservoirs de talents, manquent de ressources humaines et financières.
Nous avons de nombreux défis à relever. Mais, grâce à cette Alliance, nous avons des raisons d’espérer. L’espoir ne doit cependant pas se limiter au rêve ; il faut mobiliser les connaissances, les capacités et les ressources pour en finir avec la misère humaine qui ravage notre continent.
Nombre de nos dirigeants ont indiqué ce qu’implique le lancement d’une révolution verte authentiquement africaine, une révolution qui prendra appui sur une production agricole améliorée pour mener l’Afrique plus loin et en toute confiance vers une nouvelle ère de développement durable ; une révolution qui améliore la vie des paysans et fait une plus grande place aux opportunités, à l’esprit d’entreprise et à la prospérité.
Cette redynamisation de l’agriculture africaine exige un programme ambitieux, et l’Alliance possède ce programme. Avide de résultats, l’Alliance a commencé à mettre en œuvre ses premiers programmes :
- En 2006, nous avons commencé à travailler avec nos partenaires pour développer de nouvelles semences plus productives pour les petits exploitants et des variétés plus résistantes des principales cultures vivrières en Afrique, et nous avons réfléchi aux moyens de les distribuer ;
- En 2006 également, nous avons lancé des programmes éducatifs pour accélérer le développement des compétences agricoles africaines et assurer un suivi et une évaluation de notre travail.
Au cours des quatre prochaines années, nous développerons ces premiers programmes, en y ajoutant des initiatives qui porteront sur d’autres aspects de la chaîne de valeur agricole.
- En 2007, nous lancerons un programme pour améliorer la fertilité des sols africains qui sont aujourd’hui les plus appauvris du monde.
- En 2008, nous lancerons une initiative de gestion de l’eau pour aider les petits exploitants à « tirer le meilleur parti de chaque goutte d’eau ».
- À l’horizon 2009, nous nous attaquerons aux défis majeurs qui se posent aux systèmes hors exploitation et aux marchés, notamment les améliorations des systèmes d’information de marchés, du stockage des cultures, de la transformation et du transport.
L’Alliance fera en parallèle un plaidoyer solide en faveur de politiques soutenant les petits exploitants, notamment celles qui encouragent le développement rural, la durabilité environnementale, et un commerce favorable aux agriculteurs pauvres en Afrique.
Seuls le plaidoyer et des changements de politique aux niveaux national, régional et international permettront d’améliorer fortement les rendements des petites exploitations, d’éradiquer la pauvreté et la faim et de relever les économies africaines.
Au-delà de ce cadre de cinq ans, le travail de l’Alliance continuera à s’appuyer sur les paysans africains et leurs connaissances dans les champs, les associations de femmes, les partenaires et les responsables de l’ensemble des secteurs de l’agriculture. Nous espérons de considérables améliorations des moyens de subsistance des petits exploitants d’ici dix à vingt ans.
Nous savons que le succès dépend des partenariats, et notre approche est globale : tous ceux qui partagent le même objectif sont invités à cette table. Nous écoutons les autres et nous entendons parler d’approches qui ont déjà permis d’améliorer la production alimentaire en Afrique. Nous n’avons lancé nos programmes qu’au terme de longues discussions avec les paysans dans les champs et avec nos institutions partenaires africaines et les experts qui mènent ce travail.
Dans les mois à venir, l’Alliance continuera de développer ces partenariats. Nous rencontrerons les syndicats de paysans, les associations de femmes, les réseaux de négociants agricoles et les organisations de la société civile. Nous écouterons attentivement leurs besoins et leurs priorités, et apprendrons à connaître leurs points de vue et leurs expériences.
Nombre de dirigeants africains se sont déjà engagés à réaliser l’objectif de l’Union africaine qui vise une augmentation de la production annuelle des exploitations de 6 % à l’horizon 2015 et une réduction de l’insécurité alimentaire de moitié. L’Alliance approuve totalement ces objectifs et fera tout ce qui est en son pouvoir pour aider les pays à les réaliser.
Notre campagne, pour ambitieuse qu’elle soit, reste pratique. Nous souhaitons développer de solutions adaptées et élaborées localement et qui s’appliquent à l’ensemble des réformes nécessaires pour assurer une augmentation notable de la productivité pour les petits exploitants en Afrique. Nos paysans veulent de meilleures semences, de meilleurs sols, de meilleurs prix pour leurs produits. Ils veulent avoir accès à l’eau, aux marchés et au crédit. Ils veulent que soient mises en place des politiques nationales qui accélèrent la croissance économique rurale, l’investissement et la création d‘emplois.
Et, bien que conscients qu’il s’agit d’une longue entreprise, cela ne nous empêche pas d’être pressés. Nous voulons faire quelque chose au cours de notre existence. Pour ce qui est des semences, l’Alliance est déjà dans les champs où elle travaille avec les paysans et les chercheurs africains pour développer de nouvelles variétés de maïs, de manioc, de riz, de haricots, de sorgho et d’autres grandes cultures plus résistantes à la maladie et aux nuisibles. Notre objectif est de produire cent nouvelles variétés de cultures en cinq ans. Et pour nous assurer que les paysans ont accès à ces semences, nous allons également créer un réseau plus large de distributeurs locaux de semences et de négociants agricoles pour mieux fournir les zones rurales éloignées.
Capitalisant sur le Sommet africain sur les engrais qui s’est tenu au Nigeria l’année dernière, nous lancerons une initiative sur la qualité des sols pour améliorer les pratiques de gestion du sol. Nous devons à tout prix améliorer la qualité et la fertilité de nos terres agricoles. Nous devons à nous-mêmes et aux générations futures de renforcer la base des ressources naturelles de l’Afrique et d’assurer une production durable.
La gestion de l’eau constitue la pierre angulaire de nos plans projets. Instaurer une utilisation plus efficace de l’eau sera un défi majeur à relever, en particulier lorsque l’eau est rare. Nous le ferons en collaboration avec les paysans qui souhaitent développer des techniques d’irrigation et de gestion de l’eau à petite échelle et peu coûteuses.
Rien de tout cela ne sera possible sans une amélioration du marché permettant d’accroître l’accès des petits exploitants au crédit. La capacité de ces paysans à vendre l’excédent de leurs récoltes est essentielle pour améliorer la production agricole en Afrique. Nous allons donc travailler avec des organisations existantes et d’autres nouvelles sur ce continent pour faire de cette révolution verte authentiquement africaine un élément durable du progrès économique et social.
L’Alliance est la réponse à l’appel de nombreux dirigeants africains pour capitaliser sur les réalisations et les enseignements tirés de la révolution verte en Asie et en Amérique latine, entamée il y a plus d’une génération. Cette campagne, lancée par la Fondation Rockefeller, a sauvé des centaines de millions de vies et a permis de doubler la production de céréales, voire plus. Il y a beaucoup d’enseignements à tirer de ces prodigieuses réalisations, et également de leurs insuffisances.
Cela dit, notre révolution est une révolution du XXIe siècle, une révolution qui sera nôtre, que nous africains façonnerons, et qui sera une réponse aux défis environnementaux spécifiques auxquels doit faire face notre continent. Nous offrirons une vaste gamme de solutions innovantes. Les nations et les paysans africains choisiront ce qui convient le mieux aux cultures, climats et économies de l’Afrique.
Nous avancerons de concert, en autonomisant nos paysans et en incitant les communautés rurales à améliorer la production agricole de façon à réduire les inégalités sociales et économiques. Nos succès dans ce domaine seront nécessairement liés aux politiques qui soutiennent les paysannes africaines. Les femmes assurent le plus gros du travail agricole en Afrique. Ce sont elles qui cultivent, transforment et préparent la nourriture du continent. Ce sont elles qui vont chercher l’eau et le bois. Cependant, les femmes n’ont pas un accès adéquat au crédit, à la technologie, à la formation et aux services agricoles.
Nous veillerons à protéger l’environnement qui nous donne notre eau, notre air, et notre terre. Nous conserverons et utiliserons la biodiversité naturelle des cultures de l’Afrique et profiterons des connaissances de nos paysans.
Le monde s’accroche à une idée éculée qui veut que nous ayons le choix entre la croissance économique et la conservation. C’est un faux choix. Notre lutte contre la pauvreté est directement liée à la santé de la planète. Permettez-moi d’être particulièrement clair sur ce point. Nous redynamiserons l’agriculture pour les petits exploitants en Afrique tout en protégeant et en renforçant la qualité de notre environnement.
Il ne fait aucun doute que notre programme est ambitieux. Et certains diront qu’en Afrique nous sommes inondés de programmes ambitieux, mais que rien ne change pour autant. Je reste convaincu que l’effort dans lequel je m’engage aujourd’hui nous amènera, au-delà de l’engagement général à aider les pauvres d’Afrique, à trouver des solutions spécifiques grâce aux ressources, aux talents et aux partenariats nécessaires pour produire des résultats concrets.
Vous pourrez mesurer nos avancées en pesant les récoltes qui arrivent des champs, en testant les sols cultivés et en constatant les améliorations des moyens de subsistance des paysans à travers l’Afrique.
J’ai passé des dizaines d’années à écouter les gens parler des problèmes de l’Afrique, à promettre de l'aide. C’est une expérience qui m’a donné envie d’actions concrètes. L’Alliance, c’est entreprendre des actions maintenant, aujourd’hui, de façon claire et significative.
Je terminerai sur ce dernier point : aucun pays, aucune région de taille importante n’a pu s’affranchir de la pauvreté sans améliorer la productivité de son secteur agricole. C’est le défi que nous devons relever. C’est un effort à long terme, mais un effort qui, avec l’aide de nos partenaires, est à notre portée.
En Afrique, nous savons que comme le disait le Nigerian Chinua Achebe, « l’aube renaît toujours, même le jour de la création ». Nous avons la possibilité de créer un jour nouveau, et également une aube nouvelle pour l’Afrique.
Je conclurai en reprenant l’appel que j’ai lancé à Addis Abeba il y a trois ans,: faisons ce qui nous incombe pour aider les petits exploitants africains à sortir de la pauvreté chronique. Créons une révolution verte authentiquement africaine, une révolution qui aidera le continent dans sa quête pour la prospérité et la paix.
Merci.
